Par Phil Patrick

 

C’est un artiste que j’ai refusé d’écouter pendant longtemps. Parce que je m’étais laissé tromper par la chiasse médiatique qui disait qu’Abd Al Malik était le nouveau Jacques Brel ou le fruit improbable né de l’union entre Georges Brassens et Léo Ferré. Pitié ! C’est pas que je les aime pas les trois grognards de la IVe République, mais les réentendre sous les traits d’un nouveau mec sorti de Strasbourg, ça me faisait pas bander.

 

Alors j’ai zappé Abd Al Malik. Un déni. Je ne l’ai écouté que lorsque la fièvre des médias s’est un peu dissipée et j’ai d’abord écouté en planque. En planque de moi-même. Mon côté schizophrénique, qui m’obligera sans doute à aller consulter, ou à me tirer une balle dans la tête (je n’ai pas d’arme chez moi).

 

Alors j’ai écouté Abd Al Malik. Mon caractère belliqueux (qu’on me pardonne) me fit d’abord penser : comment ont-ils pu ? Comment les médias ont-ils pu comparer Abd Al Malik à Brassens, Brel, Ferré… ? Ils ont été bons à leurs époques ces trois-là. Mais Abd Al Malik, c’est tout de même un cran (largement) au-dessus. Alors, d’accord, d’accord, Abd Al Malik, si l’on veut s’inscrit dans la longue et formidable tradition des bons hommes de lettres français. Julien Doré aussi.

 

Abd Al Malik a de cela de génial qu’il a pris la « chanson française » et le rap et qu’il en a défait tous les nœuds, toutes les pierres que ces prédécesseurs avaient chacun à sa manière apporter, jusqu’à arriver à une surface parfaitement nette. Abd Al Malik a déstructuré le rap et la chanson française. Il a remonté la rivière pour atteindre la source. Comment a-t-il fait ? Combien de temps cela lui a pris ? Impossible de le savoir en l’état actuel de nos connaissances. Ce doit être ce qu’on appelle le génie, un truc inaccessible à nous autres et pourtant identifiable comme tel, si peu que l’on médite dessus. Abd Al Malik a fait mieux que Brassens ou Brel, aussi brillants ces derniers fussent-ils. Avec lui, le temps des littéraires n’est pas fini. Il ne fait que (re)commencer. Formidable. Faire renaître à la fois la chanson française et le rap, c’est tout de même quelque chose.

 

Alors j’ai écouté tous les albums d’Abd Al Malik. Et je n’ai pas dormi pendant des jours (je ne dors jamais la nuit, la nuit personne ne vous interrompt) parce qu’Abd Al Malik, finalement, aujourd’hui, ce n’est qu’un gamin – je veux dire : il est très jeune – et son œuvre est colossale, grandiose, historique. J’ai pleuré sur M’effacer, j’ai pleuré sur Rock The Planet, j’ai pleuré sur Mon amour (en duo avec sa femme Wallen).

 

Abd Al Malik est tout le contraire de moi. C’est moins un homme d’instinct que de sagesse, c’est un homme qui porte l’amour – « la seule lumière qui ne s’éteint jamais » – tandis que moi je ne suis souvent que colère et maladresse. « Je continuerai à invoquer l’amour, jusqu’à ce que son règne vienne ». J’ai commencé par être sage, puis je suis devenu fou. Je suis allé au vent, et le vent était mauvais. Abd Al Malik m’a déjà rendu meilleur, je crois… du moins… maintenant… serais-je peut-être moins présomptueux et plus aimant (quant à être aimable, n’exagérons pas) ? Abd Al Malik est un roi, comme l’est Matisyahu. Les artistes qui ont rencontré Dieu sont définitivement des êtres à part. « Rayer mon nom de toutes les listes et m’effacer du paysage ». Abd Al Malik m’a blessé d’amour.

 

J’ai eu des troubles. Il y a des moments, comme ça, dans l’existence, où l’on croit fort qu’une balle dans la tête et que des poignets lacérés vous feront un bien fou. La paix profonde. Et il y a des génies comme Abd Al Malik (il y en a d’autres, et finalement, chacun le sien) qui vous rallument, comme ça. Qui vous font revivre. Moi le sale con, seul et muet, j’ai été sauvé par Abd Al Malik. Cette fois. Mais un jour, cela ne suffira pas. Et ce jour-là, je regarderai pour toi les étoiles.