On me demande souvent : « qui es-tu pour dire ceci ou cela de tel ou tel artiste ? Qui es-tu pour juger ? Qu’as-tu fait dans la vie, toi, connard (et autres insultes dont établir la liste serait singulièrement long) ? » Que signifient toutes ces questions ? Plusieurs choses, évidemment.
D’abord, que la liberté est chose précieuse et rare. Les fascismes – à commencer par celui qui voudrait réduire la liberté d’expression – sont vivaces, et bien vivaces. Ce qui m’inquiète le plus, c’est que ce fascisme vient très souvent des plus jeunes. Alors quoi, qu’espérer d’une gosse de 15 piges qui, ici même, sur Zicabloc, en veut à ma liberté d’expression ? Dans trois ans, cette petite nana votera. Je sais bien, par expérience, que dire ce que l’on pense – aussi insignifiant que cela puisse être – constitue toujours un blasphème aux yeux de certains. Les fascismes sont vivaces sur les forums et dans les commentaires. Aujourd’hui, cette gosse veut me détruire. Demain, qui voudra-t-elle sacrifier au nom de sa dévotion pour tel ou tel artiste ? Je dis qu’une personne se comportant ainsi est une nazie dans l’âme. Car il suffirait que sa dite idole lui demande de tuer, qu’elle tuerait. Hitler n’a jamais rien demandé d’autre que cela au peuple allemand. Et ça n’a pas trop mal marché.
Ces questions (et insultes) veulent encore dire que certains semblent devoir rester intouchables. Alors je demande à mon tour : qui sont-ils pour être épargnés par la critique ? Moi, effectivement, je ne suis qu’un pauvre connard qui achète des disques et qui, parfois, se fait baiser, et qui parfois serre le poing et le brandit. Moi, je ne suis qu’un mec avec pour seule défense sa plume. C’est moi le faible, c’est moi que tel ou tel artiste, ou telle ou telle maison de disques, attaquent lorsqu’ils m’obligent à ingurgiter leur purée dégueulasse à grand renfort de plan média tout aussi nauséabond. Si les bons morceaux passaient sur la bande FM, ça se saurait (à quelques exceptions près). Je suis en état de légitime défense, et moi je n’ai ni les attachés de presse, ni les avocats d’Universal pour faire entendre ma voix. Alors, qui suis-je pour porter un jugement sur telle ou telle chose ? Un mec comme toi mon pote. Et un mec qui écoute de la musique comme toi. Je suis membre de l’association 60 millions d’auditeurs, une association qui, fort heureusement, n’existe pas officiellement, car je déteste les groupuscules, les masses, les partis, les clans. Mais en tant que membre, je suis là, aussi, pour te défendre. Pas pour te montrer le « bon chemin ». Je ne suis pas un prophète, je ne suis pas Jésus. Car Dieu n’a jamais eu qu’un seul fils. Je suis un rocker.

Que nous dit le rock ? De ne pas chercher à faire partie du camp des vainqueurs. Au sens : garder sa ligne. Car, quoi ? Le camp des vainqueurs, c’est chacun d’entre nous. Que crèvent les lobbys, les partis et les partisans, les camps, les clans, les clientèles… Le rock nous dit : la victoire, c’est toi, mon pote. C’est ÊTRE toi. Et que sommes-nous d’autre qu’un tas magnifique d’émotions ? Et le rock, c’est l’émotion au sens strict du terme. Sinon, pourquoi les rockers (même les plus mauvais) criaient-ils si souvent ? Pourquoi le rock, en son sens originel, serait-il la musique des laissés-pour-compte, des bons à rien, des sans-noms (The Who) ? Le rock nous ramène à l’émotion première, celle de la venue au monde : le bébé crie en sortant du ventre maternel, il crie et on ne sait pas pourquoi. S’il ne crie pas, on s’inquiète. Le rock, c’est la vie, c’est le monde au sens biblique du terme. Le rock est ainsi, sans doute, ce qui se rapproche le plus et le mieux du Créateur.
Je pourrai parler de milliers de groupes – et c’est ce que je ferai un jour ou l’autre –, mais cette nuit, je veux parler des Pixies parce qu’ils révèlent aussi l’une des grandes composantes de l’essence du rock : la tension. Qu’elle soit l’adrénaline qui monte au cerveau (ou qui en descend) chez le mec ou la nana qui va entrer dans une salle de concert, ou qu’elle soit dans les notes mêmes jouées par le groupe sur scène. Ou, encore mieux, la tension au sein même du groupe. La tension a créé les plus grands groupes de rock. Et tous les grands groupes rock de l’histoire de la musique populaire ont connu des tensions, parfois très violentes : les Beatles, les Rolling Stones, les Sex Pistols, les Clash, les Smashing Pumpkins… et les Pixies (il n’y a que U2 pour n’avoir jamais connu d’orage. CQFD).
Les Pixies, c’est d’abord la tension entre ce petit mec teigneux et mal dans sa peau, égocentrique et génial – Francis Blak –, et cette gonzesse un brin masculine (par choix), qui n’osera jamais prendre totalement le lead face à Francis Black, malgré un magnétisme, une voix et un jeu de basse fabuleux (c’est l’une des rares bassistes à pouvoir inventer des mélodies avec ce drôle d’instrument). Une putain de haine saine entre ces deux-là a conduit les Pixies à devenir l’un des monuments majeurs de l’histoire du rock.
La tension encore, chez les Pixies, c’est cette capacité – cet errement ? – à mêler, au sein d’un même morceau ou entre les morceaux d’un même album – autant d’influences, de styles différents, sans jamais copier, plagier un style, ou plutôt toujours en y imprégnant leur marque et leur sensibilité : le rock’n’roll des années 50-60, mais pas vraiment (Here Comes Your Man), le grunge (avant même que ce dernier « naisse » vraiment), mais pas vraiment (Gigantic), le rock héroïque, mais pas vraiment (Where is my mind), la pop US mais pas vraiment (Valouria), l’opéra rock, mais pas vraiment (Debaser), le reggae, mais pas vraiment (Mr. Grieves)… Et beaucoup, beaucoup d’autres. Bordel je me rends compte en me remémorant ces morceaux combien l’album Doolittle est parfaitement génial de ce point de là, mais aussi « tout simplement ». Une toile de Monet, un poème de Baudelaire, une chanson du dernier album de Damien Saez. Pixies, c’est beau, convulsivement.