Comme d’autres avant (et après lui), Beck entretient une relation amour / répulsion avec son plus grand tube, « Loser ». Et pourtant, difficile de dire que Beck et Loser ne se ressemblent pas. Les deux sont les fruits d’un seul et même esprit, les résultats d’un processus aussi génial que chaotique et l’un comme l’autre ont largement dépassé les espérances – et les craintes – de leur géniteur : David Bek Campbell.

Qui es-tu Beck ?

Né en 1970 dans une famille de joyeux hippies, David Campbell prend le nom de sa mère, Hansen (Bibbe de son prénom, danseuse du Velvet Underground et muse – parmi les autres – d’Andy Warhol), à 18 ans et devient officiellement David Hansen, expliquant plus tard ce choix par son « envie de porter un nom beaucoup plus en accord avec la couleur de ses cheveux ». C’est aussi à cette période que Beck Hansen prend le nom de scène de Beck (tout court), qui fut d’abord, de l’aveu même de son créateur, un « personnage pour jouer dans les bars de Los Angeles ». Beck Hansen va ainsi trainer son baluchon autant que sa créature artistique de la côte Ouest à la Côte Est, de la Californie à New York, participant ici au mouvement anti-folk music (d’où émergeront aussi les Moldy Peaches), là à la scène punk (sa route le conduira aussi, un temps, dans la région de Seattle, dès 1990, où il découvre – participe un peu ? – à la scène grunge naissante). Beck rencontre alors beaucoup d’artistes et de « gens du métier ». Il se fait notamment remarquer par ses déguisements bizarres et son habileté à brûler ses guitares sur scène (une pratique plutôt originale sur la scène underground, les groupes étant souvent trop fauchés pour se permettre de détruire leur matériel à chaque concert). Beck enregistre sur magnéto et fait passer ses démos, jusqu’à ce qu’un ami à lui, créateur de l’obscur label de Los Angeles, Bong Load Custom Records, le force à entrer en studio pour une session qui va durer 6 heures, le temps nécessaire à l’enregistrement d’un seul titre : « Loser ». Un morceau qui, à l’image du personnage Beck, est le fruit d’un chaos artistique total, accompagné d’une force créatrice et innovante que Beck (ou Beck Hansen ou David Bek Campbell) ne retrouvera jamais plus à ce niveau.

Loser, morceau hip-hop

À l’origine, Beck avait en tête d’enregistrer un morceau de hip-hop, style musical dont il ne connaît rien, mais « dont le nom lui plait » et qui correspond à son envie de se détacher du rock de l’époque (grosses guitares et textes tristes : du grunge). Après essai avec un producteur de hip-hop du nom de Karl Stevenson, Beck déclare qu’il est trop « mauvais rappeur pour continuer dans cette voie ». Mais il a une idée : pour améliorer son flow, il va rapper sur des sons folk. Stevenson et lui décident donc de travailler en ce sens. Quelques heures plus tard, « Loser » est dans la boite. On peut donc définir le folk-rap selon Beck ainsi : une boite à rythmes, des élans de funk, des teintes de blues, des bribes de rock et une bonne dose de rap (non pas scandé, mais chanté), et beaucoup d’autres excentricités comme l’incorporation d’un passage de « I walk on guilded splinters » de Dr. John (mais, dans « Loser », Beck a préféré se servir de la version de Johnny Jenkins !) ou divers bruits de bouche. Un bricolage. Génial car cohérent. Pour les paroles, Beck laisse là aussi son imagination et sa créativité aller où bon leur semblent, ce qui n’en fait pas pour autant un objet littéraire sans intérêt. Le texte de Loser est en effet immensément riche, en jeux de mots absurdes et en formules redoutables (le morceau s’ouvre tout de même sur : « In the time of chimpanzees I was a monkey »). On ne peut pas s’empêcher, non plus, de voir dans le texte de Loser une parodie du style grunge : « je me sens stupide et contagieux, je suis le plus nul dans ce que je fais pourtant de mieux », écrit à la même époque Kurt Cobain (« Smells like teen spirit »). Beck dit exactement la même chose, mais sans colère ni rage, avec nonchalance et dérision, usant sciemment de formules comme « Don’t believe everything that you breathe » qui sonne évidemment creux dans la bouche d’un loser autoproclamé. Le titre est finalement pressé en septembre 1993, en format vinyle et à 500 exemplaires.

Beck, loser triomphant

Les radios de campus californiens s’entichent de « Loser » et assez vite Beck est contacté par de nombreuses maisons de disques, dont Geffen, qu’il choisit de rejoindre. « Loser » est réenregistrée en même temps que 11 autres morceaux, le tout formant le premier album de Beck, « Mellow Gold », sorti en 1994. De loser assumé, Beck devient le nouveau héraut de la scène indie américaine, aux côtés des Sonic Youth, R.E.M., Patti Smith… Beck Hansen enrichira encore son œuvre Beck les années suivantes, multipliant les collaborations professionnelles, les expérimentations musicales et les expériences mystico-religieuses (protestant, puis catholique, puis bouddhiste, puis scientologue aux dernières nouvelles…). Un artiste en perpétuelle mutation, en construction permanente, mais qui reste, pour les adolescents des années 90, cet éternel et génial loser, qu’il s’agisse de Beck, Beck Hansen, David Bek Campbell ou d’un autre.