« Knockin’ On Heaven’s Door » de Bob Dylan s’est vendue à des centaines de milliers d’exemplaires (sans doute même des millions depuis sa première sortie en 1973). Elle figure quasiment toujours aux différents palmarès des meilleures chansons rock de tous les temps, elle est l’une (sinon l’élue) des plus grandes chansons de Bob Dylan, l’une des plus connues et on ne compte plus les innombrables reprises dont elle a fait l’objet, et pas seulement par des adolescents apprentis guitaristes, mais par les plus grands (U2, Television, Guns n’Roses, Bruce Springsteen…). « Knockin’ On Heaven’s Door » est plus qu’une chanson, c’est une institution. Et pourtant, elle pourrait bien être, au moins d’un point de vue musical, l’une des plus grandes supercheries de l’histoire du rock’n’roll, bien plus grande que celle imaginée par Malcom McLaren pour ses Sex Pistols.

« Knockin’ On Heaven’s Door » ou « Helpless » ?

Il suffit d’écouter « Helpless » de Neil Young pour s’apercevoir tout de suite qu’il y a une étrange similitude entre ce morceau de Young et le « Knockin’ On Heaven’s Door » de Dylan. Or Neil Young a écrit « Helpless » au début de l’année 1969 (le morceau, enregistré en novembre 1969, paraîtra sur l’album « Déjà vu » des Crosby, Stills, Nash & Young en mars 1970). La chanson « Knockin’ On Heaven’s Door » est quant à elle sortie sur la bande originale du film « Pat Garrett & Billy the Kid » (composée par Bob Dylan, ce dernier jouant aussi dans le film) de Sam Peckinpah en 1973. Alors, Bob Dylan, copieur, faussaire ou étourdi ? Difficile de se dire (et même de se demander) que Bob Dylan puisse avoir besoin de « copier » un autre artiste, quand bien même il s’agit du génial Neil Young. Depuis ses débuts en 1960 (on pourrait même remonter un peu plus tôt), Bob Dylan a déjà écrit, en 1973, des centaines de chansons, pour lui bien sûr, mais aussi beaucoup pour les autres (les Byrds lui doivent tous leurs succès, Joan Baez lui doit aussi beaucoup, etc.). Mais le fait est que Helpless a été enregistrée (et sans doute composée) au moins trois ans avant « Knockin’ On Heaven’s Door ». Le respect, l’amitié et l’admiration (réciproques) de Neil Young envers Bob Dylan lui auront sans doute toujours empêché de poser publiquement la question de cette « étrange similitude ». Et puis, qui ne serait pas flatté d’être « peut-être » copié par Bob Dylan ? Une anecdote racontée par Joan Baez, qui partagea la vie de Bob Dylan dans les années 60, peut aussi justifier que l’on s’attache à l’idée qu’il s’agit là d’une « étourderie » de Bob Dylan : « Bob et moi nous trouvions dans un taxi à New York quand il s’est écrié “cette chanson de toi [de Joan Baez, ndla] est superbe” en entendant ma voix à la radio. Ce n’était ni de l’humour, ni de l’arrogance, Bob avait simplement oublié que l’auteur de cette chanson, c’était lui ! » De la même manière, mais en sens inverse, il a très bien pu « oublier » qu’il avait déjà entendu la mélodie de « Knockin’ On Heaven’s Door » avant de la coucher sur papier. Ce n’est enfin sans doute pas un hasard si Dylan s’évertua, comme il le fit avec d’autres chansons, mais jamais autant qu’avec « Knockin’ On Heaven’s Door », de proposer de nombreuses versions du morceau. « Knockin’ On Heaven’s Door » n’en reste pas moins une chanson rock extra-ordinaire d’un point de vue musical, dans ses arrangements impeccables, sa production épurée et grâce à cette voix si particulière.

Les paroles de « Knockin’ On Heaven’s Door »

Le texte maintenant. « Knockin’ On Heaven’s Door » a cela de particulier dans l’oeuvre de Bob Dylan qu’il ne s’agit pas, à l’origine, d’un poème signé du maître et « ressorti » de ses carnets au gré d’une mélodie trouvée. « Knockin’ On Heaven’s Door » est une « commande », à savoir que Dylan devait s’inspirer des images du film « Pat Garrett & Billy the Kid » et du scénario pour écrire les paroles de « Knockin’ On Heaven’s Door » (comme celles de l’ensemble des morceaux contenus dans la bande originale). Nombreuses ont été les interprétations données au texte (histoires de drogues, de suicide…), mais la réalité de la genèse du texte est bien plus « concrète ». Les paroles de « Knockin’ On Heaven’s Door » illustre, autant que la musique, une scène au cours de laquelle le shérif du film est abattu (d’où les mots d’ouverture « Mama takes this badge from me », « badge » désignant ici l’insigne du shérif). Ce dernier est donc en train de mourir et Dylan rend compte du passage de la vie à la mort – « it’s getting dark, too dark to see » – avec cette incomparable capacité à rendre beau, en quelques mots, ce qui est triste, à rendre compte de l’intensité de l’instant sans plonger dans le pathos littéraire et à dessiner une musique des mots qui dépasse (du moins se distingue) parfois de celle des notes. Et si « Knockin’ On Heaven’s Door » était finalement le fruit inavoué d’une collaboration secrète entre Neil Young (musique) et Bob Dylan (texte) ?