Par Phil Patrick


Ils sont grossiers, maladroits, lourds, égocentriques, ringards, prétentieux, arrogants, ils ont un accent de merde, ils aiment la bière, ils ne sont sans doute pas très loin de l’illettrisme, ils en font des caisses, l’un des deux fait partie du collectif Airnadette, ils sont trop vieux pour jouer la musique qu’ils jouent, ils sont têtus.


Ils sont formidables.


Chateau Brutal, c’est une guitare et une batterie. C’est peu de moyens et c’est un putain de bon son. Alors peut-être qu’ils se disent punk, mais moi je trouve que c’est un peu sophistiqué pour être du punk. Sophistiqué, ça ne veut pas forcément dire « moins bien ». Chateau Brutal me semble plus proche de Sloy que de Trust ou des Clash. Et entendre dans leurs morceaux quelque chose de Sloy, ça fait du bien. Ouais, Chateau Brutal me rappelle la scène bordelaise du milieu des années 90, avec Watermelon Club, Mary’s Child, Dèche Dans Face, Piglet Tungsten… Des putains de groupes de rock. Une période enchantée durant laquelle les bars du quartier marocain de Bordeaux vibraient chaque soir au son de ces gamins énervés et qui cherchaient un certain esthétisme. Et qui pour la plupart ont cessé d’exister le jour où les majors se sont approchées trop près d’eux (ce qui a d’ailleurs empêché la France d’avoir elle aussi son « mouvement » rock au milieu des années 90 – mais c’est surement mieux). J’ai vécu – et ainsi ai-je eu de la chance – la naissance et la montée en puissance (locale) de ces groupes bordelais. Ouais, il y avait une recherche esthétique de la part de ces gosses. Des mecs intelligents, intéressés par de nombreuses autres disciplines artistiques, notamment le graff. Et c’est d’ailleurs une exception bordelaise, cette association entre le rock et le graff, quand ailleurs le graff était associé (de manière juste) au rap. Le rock des années 95 à Bordeaux ne répondait pas des mêmes aspirations que le rap de la fin des années 80 en banlieue parisienne, mais c’est la preuve que rock et rap ont pour point commun fondamental leur accessibilité, leur énergie primaire, leur gouaille. Et Chateau Brutal, c’est parfois très proche des Beastie Boys, même avec un fond d’accordéon.
Ah que ce putain de groupe – Chateau Brutal – semble avoir une créativité inépuisable. C’est sa force : être assez fou pour l’être presque. Tenter, expérimenter, sans débrancher les amplis ! Putain, leurs remix de leurs propres morceaux sont géniaux ! Il y a bien plus d’expérimentations chez Chateau Brutal que chez Sonic Youth, groupe au demeurant assez efficace, mais qui a sombré depuis bien des années maintenant dans la suffisance et l’autosatisfaction, à faire de l’undergound une marque commerciale – et ça, c’est impardonnable : un jour il faut faire un choix, soit tu choisis de rester dans les caves, soit tu assumes le fait de vouloir vendre des disques et d’interviewer par Rolling Stone. Mais tu récupères par l’undergound pour en faire une marque. Et il n’y a pas franchement de honte à passer sur MTV. Dinosaur Jr a décidé de dire oui à la deuxième direction. Et Dinosaur Jr est un putain de bon groupe. On l’y retrouve d’ailleurs dans Chateau Brutal. Et moi j’espère que Chateau Brutal, quand les majors viendront les chercher, ils acceptent de les suivre. Peut-être juste pour un album ou deux. Mais si on peut entendre Chateau Brutal un jour sur les ondes des radios françaises ou sur les plateaux de télévision, ce se serait cool. Ce serait bon pour les kids. Ce serait définitivement mieux que cette merde d’r’n’b de merde. Et merde.