Quand « Johnny B. Goode » sort en single le 31 mars 1958, Chuck Berry est déjà une figure incontournable de la scène rock mondiale. Son premier énorme tube, « Maybelline », date de juillet 1955 et le succès de Berry n’a fait que croître depuis. À 32 ans, certains l’appellent même déjà « Le Vieux ».

« Johnny B. Goode » : Coloured boy

« Johnny B. Goode » leur donne en partie raison, puisque les paroles de la chanson, écrites par Chuck Berry en 1957, sont plus proches des « mémoires » que des thèmes alors en vogue dans le monde rock (les filles, les voitures, le fun…). C’est du reste ce qui fait de « Johnny B. Goode » l’une des plus grandes chansons rock de l’histoire, car elle nous donne un témoignage inestimable sur la naissance du rock (et une peinture de l’Amérique des années 40-50) par le prisme de la propre vie de Chuck Berry. « Johnny B. Goode » (B. comme… Berry) est ainsi une chanson autobiographique, racontant l’histoire d’un gars de la campagne qui « jouait de la guitare comme s’il avait toujours su en jouer ». S’il n’est pas tout à fait « de la campagne », Chuck Berry a tout de même grandi dans l’Amérique profonde, celle du Sud ségrégationniste, celle de la country pour les Blancs et du rhthym’n’blues pour les Noirs. Chuck Berry sera parmi les héros qui briseront les frontières, qui réaliseront ce que les Américains nomment le « crossover ». Il vit avec ses parents et ses nombreux frères et sœurs à Saint-Louis, dans une rue baptisée… « Goode Street ». Dans les paroles originales de « Johnny B. Goode », Chuck Berry parle de « coloured boy » et non de « country boy » : toute star qu’il est pourtant à l’époque, sa maison de disque l’a obligé à rectifier le tir, « pour ne pas effrayer le public » (sans doute parce que ce dernier ne s’était pas encore rendu compte que Chuck Berry était noir). On apprend encore, dans les paroles de la chanson, que le même « Johnny B. Goode » a déjà quelque peu dévié du droit chemin. Comme son héros, Chuck Berry a fait des bêtises étant plus jeune : à 18 ans, il fait ainsi quelques mois de prison pour vol à main armée. De son aveu même, c’est durant son incarcération qu’il se décide à former un vrai groupe, lui qui est si doué depuis son enfance pour la guitare et le chant (comme le talent ne trompe pas, Chuck Berry sera « signé » par le label Chess dès sa première audition). Son succès le sauvera un temps de la délinquance. Avec d’autres, il invente le rock’n’roll à partir du début des années 1950. Ce qui distingue Chuck Berry d’autres pionniers comme Elvis Presley, Little Richard, Gene Vincent, c’est que son rock à lui s’inspire plus de la country (musique pourtant « blanche ») que du rhthym’n’blues. Johnny B. Goode le laisse d’ailleurs parfaitement entendre, même si Berry y ajoute tous les ingrédients caractéristiques du rock de l’époque : une ligne de piano hystérique et un riff de guitare aussi simple que redoutable. Un riff qui inspirera d’ailleurs des centaines d’autres artistes (dès 1958), d’Elvis Presley aux Beatles, en continuant avec Bruce Springsteen ou encore Téléphone, et autant de chansons qui reprennent l’intro de « Johnny B. Goode » sans même parfois prendre le soin de « déguiser » un peu l’affaire (sans doute en hommage au génie de Berry). « Johnny B. Goode » est, dès sa sortie, élevée au rang de chef d’œuvre du rock. Les adaptations et reprises seront nombreuses, aux États-Unis, en Angleterre et même en France où l’une des figures incontournables du rock hexagonal, Eddy Mitchell, l’adaptera sous le titre « Eddie sois bon » dès 1961.

Chuck en prison

1961, une année terrible pour Chuck Berry qui retourne à la case prison. En octobre, il est en effet condamné à 20 mois de prison fermes à Saint-Louis : il est reconnu coupable de proxénétisme, notamment sur une jeune Indienne de 14 ans qu’il faisait travailler dans son club, le Berry’s Club Bandstand. Il est libéré à la fin de l’année 1963 (sans bénéficier de remise de peine). L’année suivante, il sort un nouvel album, « St Louis to Liverpool », un énorme carton. Comme tous ses albums sortis durant la décennie 60-70. Il faut dire que Chuck Berry est l’un des rares pionniers du rock à être repris et cité à longueur d’interviews comme une référence par les nouveaux groupes à la mode, et par n’importe lesquels : les Stones font leur premier tube en Angleterre en 1963 avec « Come on », une chanson écrite par Berry en 1961, les Beatles incluent une reprise de « Roll over Beethoven » (1956) sur leur second album américain (1963) et les Beach Boys s’inspirent directement de « Sweet Little Sixteen » (1958) pour écrire leur tube « Surfin’ USA » (1963), la chanson étant d’ailleurs créditée au seul Chuck Berry). L’influence musicale de Chuck Berry sera ainsi immense, même si son propre succès s’estompera progressivement au cours des années 70 (son dernier album studio sort en 1979), après de nouveaux ennuis avec la Justice (des histoires d’évasion fiscale) : on ne refera pas Johnny B. Goode.