Ce sont des choses qui arrivent. Rarement. Un membre éminent de la rédaction de Zicabloc, un gamin bourré de talent, mais encore mal dégrossi et branleur comme jamais (sans jouer le « rôle du branleur ») : c’est un chic type. Et quand il m’a demandé d’écouter ce que des mecs qu’il connaissait de je ne sais où faisaient comme zic, je me suis dit que c’était encore un guet-apens dégueulasse dont je ne saurais me défaire sans jouer les amnésiques, ce que je fais pas si mal que ça au demeurant.
Ça s’appelle Corte Real et je crois pouvoir dire que le rock – en un sens que vous admettrez ici assez large, merci – en France n’est pas définitivement mort : pas ressenti ça depuis l’écoute du premier album (et le seul à ce jour) d’un groupe parisien qui s’appelle Vera Cruz. Et que je me fous qu’ils chantent en anglais principalement, et pour le moment. ! Il faudra sans doute encore beaucoup de temps et d’exercice pour adapter leur français à leur musique. Il faut écouter Rose Croix pour comprendre. Je leur dis : les gars, arrêtez tout de suite la variété française, n’y allez pas !
Mais Rose Croix, de ce que j’ai écouté de Corte Real (leur EP) est une exception. Une exception médiocre. Je n’ai même pas écouté le morceau jusqu’au bout. Mais le reste est merveilleux. De fraîcheur d’abord. Et putain ça fait du bien. La voix du gamin est géniale. L’accent est à chier, mais avec cette voix, ça lui donne du sens. Alors oui, l’ombre de la voix de Dylan est là derrière, mais lui-même la tirait de ces joueurs de folk qu’il écoutait gamin et qui eux-mêmes l’avaient hérité des voix formées au whisky et à la maïs pendant des générations et des générations dans les champs de l’Amérique profonde. Donc de l’Europe. Cette voix est géniale et les back sont bons. Corte Real devrait même plus creuser vers les harmonies vocales.
Cette musique est jolie. Et « joli » n’est pas un gros mot. Il y a chez Corte Real de l’élégance des gosses bien éduqués, mais qui ont su lire autre chose que les pages dégueulasse du canard municipal. De l’insolence avec de l’esprit. Et l’insolence n’est pas la vulgarité, celle de la provocation. L’insolence, c’est le petit sourire en coin qui dit « m’en fous » et qui se suffit à lui-même. Il y a de l’humilité et du courage : parce que Corte Real tente des choses sans être sûr d’eux (Me and Shane Mac Gowan) et ça passe. Il y a de l’intelligence, celle d’avoir creusé dans le folk, de ne pas s’être contenté d’une guitare. Orgue, piano… Et merde c’est pas du superficiel.
Money for my soul m’a rappelé le premier album des Little Rabbits. Une recherche, un truc qu’ils avaient achevé et dont ils étaient surs : aussi l’ont-ils inclus dans leur EP. Mais cette chanson est vieille. Elle est bonne, mais elle est vieille. Les gars, vous ferez ça dans vingt ans. Versailles m’a rappelé Mary’s Child et un peu Vampire Weekend. Elle est très réussie comme chanson. Un souffle dans la nuque. Gentil. Ligne 15 est un putain de tube qui devrait passer sur toutes les ondes : si les programmateurs radio étaient moins cons (les membres de Corte Real seraient déjà millionnaires). Ligne 15 est une chanson jeune, et c’est superbe. Pourquoi ? Parce que le temps d’une chanson – de cette chanson – on touche du doigt l’essence même du rock’n’roll, musique fabuleuse faite pour draguer les filles quand on est gamin (ce sont ceux qui se sont pris pour des adultes qui ont niqué le rock, et continuent à le niquer souvent : U2, Placebo (après Black Market Music), Téléphone (pour la France)…).
Il y a du Keats dans l’inspiration (la poésie est la seule véritable langue universelle, et la poésie dépasse les langues). Il y a du Rolling Stones de la période Jones chez Corte Real, il y a du Beach Boys (sans la présence d’un puissant génie comme Brian Wilson), il y a de la gentillesse comme seuls les rockers dignes peuvent en offrir (Bono, malgré tous ses efforts de grand prête ès-OMG n’y parviendra pas). Il y a du blues anglais dans la guitare solo. Il y a du Pete Doherty, un peu de Libertines, un peu de Babyshambles. Il y a du BB Brunes avec plus de patience, de travail (ou moins de drogues et de dispersement).
Je suis pas publicitaire et même si j’aurais aimé avoir un métier aussi honnête que celui de disquaire (indépendant), mais bordel, faut aller écouter leur musique, en espérant qu’ils signent très vite (et surtout chez Universal, c’est en rongeant le fruit de l’intérieur qu’on le métamorphose).




LIGNE 15 – CORTE REAL par LOVEGLOVER