Elvis Presley enregistre « Hound Dog » le 2 juillet 1956 à New York. Le 13 juillet, le single est commercialisé avec en phase B un autre classique du rock, « Don’t be cruel ». C’est une période extraordinaire pour la musique populaire américaine en général et pour l’industrie du disque en particulier.

La naissance du rock’n’roll

Cela fait tout juste un peu plus d’un an que Bill Haley a mis le feu aux charts US avec son « Rock around the clock », ouvrant la voie à d’autres pionniers du rock. Tout va très vite : on enregistre, on presse et on commercialise un single en une semaine, on écrit, on compose, on s’échange les chansons (on se les pique parfois), on grave et commercialise en même temps plusieurs versions d’un même morceau… À ce titre, « Hound Dog » est un pur produit de ces mois d’effervescence permanente. Et le public – surtout les jeunes – en demande et redemande, encore et encore (et c’est que le début, d’accord, d’accord…). Jamais dans l’histoire de l’industrie musicale les disques ne se vendront aussi bien que durant cette période exceptionnelle. Et au cœur de ce tourbillon se dresse Elvis Presley, la petite vingtaine, beau gosse au regard et au sourire ravageurs et à l’attitude si moderne. Le garçon est déjà une star quand sort « Hound Dog » en juillet 1956. Avec « Heartbreak Hotel » (sorti en janvier 1956) et d’autres singles, il a déjà atteint les sommets du Billboard américain. À peine sorti de l’adolescence, il est déjà le plus grand : plus beau que Bill Haley, plus jeune que Carl Perkins, plus sexy que Little Richard, plus sauvage que Buddy Holly… Parmi d’autres, « Hound Dog » incarne parfaitement la révolution rock des années 50. À elle seule, cette chanson dévoile aussi comment la musique populaire américaine (et bientôt mondiale) a basculé vers le rock en quelques semaines et la manière dont Elvis Presley est devenu le King.

Chien de meute

« Hound Dog » est à l’origine une chanson de rhythm’n’blues écrite en 1952 par le duo de producteurs-compositeurs Jerry Leiber et Mike Stoller (qui écriront d’autres tubes pour Elvis, notamment « Jailhouse Rock »). Elle est enregistrée une première fois en 1953 par « Big Mama » Thornton, reine du rhythm’n’blues à l’époque. Dès l’année suivante, la scène rock émergente la reprend à son compte : nombreux sont les rockers en herbe à en accélérer le rythme, à en crier le refrain, à se déhancher aux battements de la batterie. Preuve, s’il le fallait, que le rock’n’roll (ou le rock) tient ses principales racines du rhythm’n’blues, en tout cas chez Elvis Presley. C’est en assistant à un concert de Freddie Bell (pionnier du rock’n’roll jamais passé à la postérité) à Las Vegas en avril 1956 qu’Elvis décide de reprendre lui aussi « Hound Dog ». Une chanson taillée sur mesure.
Dans « Hound Dog » (qui veut dire « chien de meute » ou « roquet »), le protagoniste (ce peut être une femme aussi) fustige le comportement d’un rival autant qu’il le provoque. On imagine assez facilement un « voyou » parler ainsi à un autre, le haranguant, le défiant. Des propos au doux parfum de menace et de violence, des mots bruts et directs par rapport au langage « commun » de l’époque. Elvis se régale à chanter un texte aussi sauvage et suggestif, il y imprègne ce qu’il faut de testostérone et d’esprit rebelle. Quel adolescent ne se reconnaîtrait pas alors dans « Hound Dog » ? Surtout quand Elvis lui montre en personne comment bouger. Un miracle qu’ils doivent tous à la télévision (naissante). Plus que n’importe quel autre artiste de son époque, Elvis va réussir à dompter ce nouveau et formidable outil de communication (et de vente). C’est ainsi que le 9 septembre 1956, il est suivi par 54 millions de téléspectateurs (soit 80 % des foyers américains possédant un téléviseur) lors de son passage sur le plateau du « Ed Sullivan Toast of the Town ». Ce soir-là, il y interprète notamment « Hound Dog ». Sa prestation soulève littéralement l’Amérique, les jeunes sont aux anges quand leurs aînés trouvent ce garçon obscène et vulgaire, lui qui se déhanche comme un aliéné et qui bouge son corps comme s’il faisait l’amour à toutes les jeunes filles (et quelques femmes plus âgées sans doute) postées devant leurs téléviseurs. Les jours suivants ce passage, le single « Hound Dog » / « Don’t be cruel » se hisse à la première place du Billboard. Elle y restera 11 semaines, un record seulement battu en 1992 avec le single « End of the Road » des Boys II Men. Des records, Elvis Presley en établira beaucoup durant sa carrière, mais au-delà des distinctions personnelles, il offrira à l’histoire du rock de nombreux classiques, dont « Hound Dog ». Et s’il est l’un des rares pionniers du rock à avoir « survécu » à l’invasion des Beatles et des autres dans les années 60, c’est sans doute parce qu’il était, dès le départ et pour toujours, « au-dessus de la meute ».