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Poète (Grand Prix Arthur Rimbaud 2006), musicologue et scribe à plumes 2.0, Romain Duvivier se découvre plus longuement sur letruq.com.

Comme le disait le plus célèbre de tous les syphilitiques, « sans la musique, la vie serait une erreur. »

Nietzsche, qui était quand même loin d’avoir le Q.I d’un bulot ou la puissance critique d’Aymeric Caron, malgré tout le respect que l’on peut avoir pour les bulots, Nietzsche disait sûrement vrai. Cependant, il se serait peut-être ravisé s’il avait vécu dans mon ancien appart. « On ne choisit pas ses parents », dit l’adage ? Rassurez-vous, on ne choisit pas ses voisins non plus. Jaouen, 42 ans, mi-homme/mi-punk ravagé, c’était mon voisin du dessus, un ancien traveller de l’âge d’or des technivals sédentarisé par la force des choses, l’abus de rabla et un taux de globules blancs déplorable pour ne pas les nommer. Il faisait de la musique, enfin de la musique, entendons-nous ! Façon de parler bien sûr, puisqu’on risquait pas de s’entendre dès qu’il s’y mettait. C’est simple, l’année que j’ai passé dans ce chiotte excentré, j’ai cru la passer en plein milieu d’un chantier. 14 heures de rang, tous les jours, dimanches et jours fériés inclus, c’était politique des Grands travaux chez lui, soit il coulait une dalle de béton dans son salon, soit il se faisait construire une usine sidérurgique, sinon c’était pas possible d’expliquer tout ce crin-crin. Une fusillade et des grognements de truies égorgées auraient été franchement plus supportables… pourquoi ? Parce que son truc à Jaouen, c’était le speedcore. Mais qu’est-ce que c’est que cette merde ? « Le speedcore est un style de hardcore caractérisé par un très fort BPM (220 ou plus) et un thème agressif ».

Mon voisin du dessus en train de composer...

Mon voisin du dessus en train de composer…

Pour le dire moins wikipediatiquement, ça ressemble à un long râle atrocement bruyant et répétitif, quelque part entre le marteau-piqueur qui fait une crise d’épilepsie et une rafale discontinue d’AK 47. Mélodiquement, c’est zéro. Rythmiquement, n’en parlons même pas… à 260 battements par minutes, la notion de rythme s’annule elle-même, laissant place à la notion plus appropriée de grosse bouillasse sonore. Niveau ressenti donc, à part développer en vous des tendances schizoïdes et des envies de meurtres avec barbarie, l’écoute de speedcore ne semble définitivement pas être un facteur prépondérant d’épanouissement spirituel. En l’occurrence, pour se permettre de répondre à la question « la musique rend-elle heureux ? », il s’agirait de savoir si on parle bien de musique là…

De « il tape sur des bambous… » à « il enclenche un pattern… »

On définit la musique comme « l’art consistant à arranger et à ordonner ou désordonner sons et silences au cours du temps » et le bonheur comme « un état durable de plénitude et de satisfaction », celui-ci se devant normalement d’être la conséquence de celle-là. Combinées ensemble, la musique et le bonheur, ça s’appelle la mélomanie. Plaisir d’en faire, plaisir d’en écouter… Mais qu’on ne s’y trompe pas ! En zone urbaine, le mélomane est un loup pour l’homme, et le bonheur des uns s’arrête souvent là où commence le hobby des autres. « Branchez la guitare ! Entonnez le tempo, moi j’accorde ma basse ! 1, 2, 3, 4 !! »

Bénabar prépare son prochain album.

Bénabar prépare son prochain album.

Pour faire de la musique, il faut des instruments et pour maîtriser un instrument, il faut du travail, de l’assiduité et un peu de talent (sens du rythme, de l’harmonie, de la musicalité). Quand on n’a rien de tout ça et qu’on veut faire quand même faire l’intéressant, on va s’acheter une machine. Une machine, c’est cool. Il y a une notice avec. Il y a plein de boutons qui clignotent et d’autres qui se tournent dans tous les sens, c’est drôlement rigolo ça dis donc ! Une machine, en plus, ça ne se trompe pas, ça ne se trompe jamais. Sauf si bien sûr le monde sombre dans un chaos thermonucléaire et que l’électricité en vient à être coupée. Là, c’est « remballez vos machines tas de DJ, terminus, tout le monde descend ! » Maîtriser les arpèges ou le maniement de l’archer, c’est quand même autre chose que de pousser des boutons avec l’air possédé. Bien sûr, le débat n’est pas là. Il y a ceux qui « font du son » et puis ceux qui jouent de la musique.
En témoigne la très sérieuse étude de Pierre-Thomas Nicolas Hurtaut datée de 1751, sobrement intitulée « L’art de péter ». Référons-nous, si vous le voulez bien, au chapitre « les pets sont-ils de la musique ? » où l’auteur déclare ceci :
« J’avoue que la musique n’en était pas bien harmonieuse, ni les modulations fort savantes ; qu’il serait même difficile d’imaginer des règles de chant pour un pareil concert. (…) Mais j’ose avancer qu’un habile maître de musique en pourrait tirer un système original digne d’être transmis à la postérité et inscrit dans l’art de la composition. C’est une diatonique distribuée à la pythagoricienne dont on trouvera les chroma en serrant les dents ».

Évidemment, si ce qui sort du sphincter un lendemain de Chili Con Carne peut être considéré comme mélodieux, alors je m’incline, le speedcore est bien de la musique. Mais bon, finalement, au même titre qu’une tentative de défenestration n’est en fait qu’un appel à l’aide, ou qu’un coup de schlass dans l’abdomen au coin de la rue n’est rien d’autre qu’un message à caractère informatif (« T’avais qu’à avoir des clopes sur toi fils de p*** !! »), la musique, qu’on le veuille ou non, ne reste ni plus ni moins qu’un énième moyen de communication. Alors, qu’est-ce que mon voisin du dessus essayait de me dire après tout ? Qu’il était heureux ? Qu’il chantait la vie à grands coups d’infrabasses et de beats insoutenables ? Peut-être bien. De toute façon, je ne peux m’en prendre qu’à moi-même, si j’avais voulu de la vraie musique, je me serais pris une piaule en dessous de chez Zaho.

C’est chelou…

Cross Fader et Adagio !

Romain Duvivier