Par Phil Patrick

Avec des artistes de la classe de Miossec, j’ai toujours pris la précaution d’attendre quelques mois avant d’écouter leur dernier album en date. Se mettre à l’abri du tapage médiatique qui va autour. S’épargner les promos, les interviews, les plateaux-télé, les conneries dans le genre. Pourtant Miossec est bien loin d’être une pute, mais c’est une précaution. Une précaution que je n’ai pas, cette fois, observée. Parce que finalement, ça fait longtemps que je le connais Miossec, j’ai eu l’extraordinaire chance qu’un kid nommé aujourd’hui Maître Froissard me file un jour au lycée le premier album du mec Miossec. J’en suis tombé fol amoureux et je souhaite à tout le monde de connaître un jour ce genre d’amour. Ca fera sans doute un peu vieux con, et ça ne rajeunira pas Miossec, mais bordel que ce fut une chance que de se construire, en partie autour de lui, de Boire, Baiser…

J’ai soigné un chagrin d’amour, ou en tout je l’ai accompagné, avec du Miossec pendant deux ans. Deux longues années, mais qui me manquent parfois aujourd’hui, tant la musique et les mots de Miossec (et ceux d’autres) m’ont alors bouleversés. Quoi de mieux, pour les maux du cœur et de l’âme, qu’une chanson, qu’une musique ? Un jour j’ouvrirai la trappe parce que je ne ressentirai plus rien quand j’écouterai Miossec ou Fool to cry des Rolling Stones. Ou Damien Saez. J’ouvrirai la trappe et on ne me verra plus, je serai mort. J’ai tant aimé cette fille que je n’ai plus, après elle, aimer l’amour. Sauf en poésie. Avec Miossec, on se sent moins seul, et finalement, ça n’est sans doute pas donné à tout le monde de procurer ce genre de présence. Bordel. J’ai été en colère, j’ai été sale et médiocre, j’ai été curieux aussi, j’ai été concentré. Ce chagrin et les drogues qui m’ont été nécessaires à l’époque m’ont surement gratté la moitié de mes neurones. Ouais.

Miossec est un poète. Ses Chansons ordinaires sont des poésies. Et je crois que Miossec a retrouvé sur cette galette sa voix d’avant son album 1964 (bien que celui-ci est une pépite). Elle est claire. Moins d’alcool peut-être. Plus de tension, plus de risque aussi. Une interprétation plus taillée que sur 1964 et ceux qui ont suivi. Et puis Miossec est revenu, sur son nouvel album, à des orchestrations plus faciles, plus simples. Et aux chœurs discrets. Putain que Chansons ordinaires est un merveilleux disque. Cette voix saignée au sel de mer. Ce que Miossec fait bien, ce sont les [r]. Ils les tapent, je ne sais pas, il les mord, il les chique violemment. Et ces plages instrumentales à la fin de plusieurs morceaux des Chansons ordinaires. Juste le temps de déguster un peu mieux les paroles que l’on vient d’entendre.

Alors peut-être bien que Miossec vient avec ses Chansons ordinaires de faire un bon pas en arrière, mais les seuls à s’en plaindre seront les sots. Qu’il soit parvenu, depuis Boire, à maintenir un tel niveau d’exigence et d’intelligence, c’est miraculeux. Et je me dis que Miossec se sacrifie. Ça ne me rend pas triste. Un poète doit être ainsi, il ne peut en être autrement pour lui. Sinon, ce n’est qu’un imposteur, sinon on ne peut savoir que c’est lui qui a été choisi.