Smells like teen spirit figure sur le deuxième album de Nirvana, Nevermind, sorti à l’automne 1991 aux États-Unis et en Europe. Nevermind marque pour Nirvana le passage de l’undergound commercial et artistique (leur premier album, Bleach, est sorti en 1989 et s’est écoulé à 25.000 exemplaires, principalement dans la région de Seattle) à l’industrie du disque mondiale avec le contrat qui les lie désormais à la David Geffen Company.

Smells like teen spirit : c’était pas prévu comme ça…

Smells like teen spirit en sera le premier single sorti, remplaçant à la dernière minute le plus « caractériel » Lounge Act (piste 9 de Nevermind). Une géniale intuition puisque le titre va à lui seul suffire comme « agent commercial » aux États-Unis d’abord, puis en Europe. Nevermind se vend très bien, très vite. Trop vite même, puisque Nirvana est parti, en ce début d’année 1992, en tournée en Europe alors que Nevermind se vend par dizaines de milliers d’exemplaires chaque semaine de l’autre côté de l’Atlantique, chose que même les as de chez Geffen n’avaient pas prévue ! Nirvana sera d’ailleurs rapatrié à la hâte, annulant au passage quelques dates de concerts, notamment en France…

… Mais ça a marché comme ci.

Smells like teen spirit recueille tous les suffrages : le titre remplit les poches des professionnels de l’industrie du disque, devient le défouloir préféré des adolescents occidentaux – l’hymne d’une génération – et incarne le renouveau du rock pour les critiques qui encensent le morceau, l’album et le groupe. Smells like teen spirit est une bénédiction pour tous, sauf peut-être pour Kurt Cobain qui ne parviendra jamais à s’adapter à ce succès fulgurant. Symboliquement, Smells like teen spirit porte déjà, en 1991, les clous du cercueil du leader de Nirvana, retrouvé suicidé en mars 1994 dans sa maison de Seattle. Trois années entre les deux dates et un statut d’icône et de relique sacrée pour Cobain et son morceau grandiose. SON morceau ? Pas vraiment, et c’est aussi là l’une des caractéristiques fortes de Smells like teen spirit. Le morceau est en effet l’une des rares chansons de Nirvana à être cosigné par tous les membres du groupe, à savoir Kurt Cobain, Chris Novoselic et Dave Grohl. Un « suicide collectif » aurait lâché un jour Kurt Cobain à son amie Kim Gordon du groupe Sonic Youth. Suicide pour l’un, réveil pour tous les autres ! Rares sont les chansons (et même parmi les créations artistiques) à avoir « persuadé » autant de monde au même moment.

Smells like teen spirit, grunge et histoire américaine

1991 : des gamins un brin énervés du nord-est des États-Unis décident de brancher leurs guitares, de jouer très dur, à la manière des punks des années 1975-1977, mais avec un son plus lourd, plus grave, plus saturé. Mais c’est avec la même rage que leurs aînés que ces gamins vont créer, répéter et tourner dans les bars et autres salles cradingues de Seattle et ses alentours, jusqu’à se faire remarquer des grandes maisons de disques. Sans même en prendre conscience (pour la grande majorité), ces gosses vont inspirer un nouveau souffle, non seulement au rock, mais aussi à la musique populaire en général, souffle que l’on appellera grunge (un terme signifiant moisissures en argot américain). Ce sont Mudhoney, Pearl Jam, Soundgarden, Smashing Pumpkins… et Nirvana, évidemment, qui, avec Smells like teen spirit donnera au phénomène grunge une dimension mondiale et imposera Cobain comme une icône qu’il n’aura jamais voulu être.
Si Smells like teen spirit a réussi un tel coup de force, c’est à la fois pour sa musique et ses paroles. D’un point de vue musical, Smells like teen spirit est le fruit de plusieurs « bœufs » entre les trois membres du groupe, entre décembre 1990 jusqu’à l’enregistrement en studio avec le producteur Butch Vig à l’été 1991, Cobain y adjoignant par étapes les paroles définitives. Avant même qu’il ne soit gravé sur Nevermind, Nirvana joue Smells like teen spirit sur scène, dès décembre 1990. Les paroles n’étant pas encore toutes écrites, Cobain répète plusieurs fois le même couplet ou improvise directement sur scène (en fait, la plupart du temps, il crie !). Mélodiquement, Smells like teen spirit est magnifiquement porté par un riff inspiré de Godzilla des Blue Öyster Cult qui avait sorti le titre en 1977 et dont Cobain était un grand fan.

De quoi parle Smells like teen spirit ?

Les paroles du morceau, écrites par Kurt Cobain, ont quant à elles fait l’objet de 1000 études pour autant d’interprétations, des plus sérieuses aux plus excentriques. Ce qui est assez logique au regard du succès du morceau. Et pourtant, parmi toutes les chansons écrites par Kurt Cobain, amateur de Poe, de Burroughs et de Bukowski, Smells like teen spirit est sans doute la plus facile à comprendre, la plus structurée d’un point de vue littéraire et au final la plus compréhensible instinctivement. Certes, Cobain n’utilise pas le même phrasé, les mêmes mots… que les auteurs travaillant pour Madonna ou Whitney Houston, mais son propos, dans Smells like teen spirit, est immédiatement identifiable par les adolescents américains et anglais (moins pour les Français dont nombre se tortureront l’esprit à vouloir traduire les paroles en conférant aux mots et aux vers de Cobain une complexité qu’ils n’avaient probablement pas à l’origine). Car le propos de Smells like teen spirit est simple comme une vérité : Cobain y parle de la jeunesse dont il fait alors partie à Seattle. Une jeunesse qui se soûle ou se défonce pour passer le temps, une jeunesse qui traine de fête en fête, sans grande ambition dans la vie que celle de tenir jusqu’au week-end suivant. Smells like teen spirit est une peinture, une photographie – et non pas tant un manifeste – de la jeunesse de Seattle du début des années 1990, vue par Kurt Cobain. Ce dernier dira plus tard qu’il voulait « juste parler de l’apathie de [sa] génération, du malaise adolescent en général et de l’ennui qui va avec », et dont lui ne se débarrassera jamais. La même génération que décrit et baptise Douglas Coupland dans son livre Generation X sorti en 1991 (tiens, tiens…) au Canada et aux États-Unis. Des gamins nés entre 1960 et 1970 (Cobain est de 1967), issus de la classe moyenne blanche américaine, en rupture quasi biologique avec l’ordre dans lequel ils sont nés, un ordre qui a d’ailleurs pour eux tous les aspects d’un désordre, entre enfances brisées par les divorces des parents et vies de jeunes adultes (ou post-adolescents) confinées dans des petits boulots irréguliers (Douglas Couplant les appelle « McJob »). Voilà tout ce que Smells like teen spirit révèle par delà les mots utilisés par Cobain, mais en elles-mêmes, les paroles du morceau décrivent l’arrivée de deux (ou plusieurs) jeunes dans une fête, prêts à en découdre avec l’alcool ou les drogues (« Load up on guns and bring your friends » : « Chargez les fusils et venez avec vos potes », autrement dit : « on arrive les gars, et ça va ch… »), dressant au passage le portrait lapidaire (mais qui se suffit à lui-même) d’une jeune fille de l’époque (« she’s over bored : elle s’ennuie à mourir »), parlant de leur bande (« our little tribe »), le protagoniste (que l’on suppose être Kurt Cobain) s’y sentant parmi les siens, « stupide et contagieux ». Smells like teen spirit n’est pas une chanson sur la solitude d’un adolescent dépressif (pléonasme ?), mais sur celle d’une génération entière. C’est parfois sur les plus grands paradoxes que se dessinent les plus grandes œuvres – du moins celles qui font l’histoire. D’où le titre de la chanson qui lui-même a fait l’objet de plusieurs interprétations. L’une d’elles dit que Smells like teen spirit serait à l’origine un graffiti dessiné par une amie de Kurt Cobain, Kathleen Hanna du groupe Bikini Kill, sur le mur d’un bar de Seattle. Elle aurait écrit : « Kurt smells like Teen Spirit ». Une blague « potache » entre deux amis (et parfois amants), Teen Spirit étant à l’époque un déodorant bon marché que portait (parfois) Kurt Cobain et qui avait pour principale caractéristique de « tourner » en fin de journée. Peut-être est-ce là la « bonne » histoire, mais jamais Cobain, ni Grohl ou Novoselic ont confirmé cette thèse. Sans doute parce que Cobain n’avait pas plus « d’ambition » que de donner à son tableau un titre aussi limpide et accessible que le contenu même de sa chanson, peut-être aussi pour mieux porter son message…

Biographie Nirvana

Nirvana est un groupe américain fondé par Kurt Cobain (chanteur et guitariste, mort en 1994) et Chris Novoselic (bassiste) à Aberdeen dans l’Etat de Washington en 1987. Le groupe a connu une succession de batteurs, le dernier et plus important d’entre eux ayant été Dave Grohl, qui a rejoint le groupe en 1990. Nirvana fut à l’origine d’une nouvelle étape dans l’histoire du rock. Le son qu’ils initièrent avec d’autres groupes de Seattle (Mudhoney, Pearl Jam, Soundgarden…) fut baptisé « grunge », forme musicale ou mouvement social que l’on a dit mort avec le suicide de Kurt Cobain en 1994.