Par Phil Patrick

 

Il était tôt, je griffonnais quelques machins sur un bout de papier, assis en fond de salle, dans un bar qui porte le doux nom de Rendez-vous. Ça ne s’invente pas. L’endroit était désert et je ne pensais pas croiser un gadj avant de me rentrer. Et puis une sorte d’ombre toute désarticulée a franchi la porte. Le mec était sobre. Il avait bu une ou deux bières, mais pas plus. Je ne crois pas qu’il ait remarqué ma présence, mais c’est à ma table qu’il s’est installé. Juste en face. Le connard. Ça m’a rappelé une chanson de Renaud – un mec qui a écrit quelques bons morceaux dans les années 1980.

 

J’ai reconnu Pete Doherty. Je savais qu’il créchait depuis quelque temps à Paris. Sa maison de disque ou l’un de ces mécènes avait dû lui faire une rallonge pour qu’il se paie une piaule dans un hôtel. J’avais déjà rencontré Doherty, du temps des Libertines. Je connaissais Gary Powell dont je dévergondais la jeune sœur. Ce qui me valut d’en prendre une de la part du grand frère un jour. Drôle. À l’époque des Libertines, Pete Doherty suintait l’alcool, la cigarette et l’héroïne, du matin au matin suivant et ainsi de suite. Lui et Barat se tiraient la bourre à celui qui serait le plus destroy. Et c’est Doherty, grâce sans doute à son immaturité légendaire, qui gagna la course. Et perdit les Libertines.

 

Il commanda deux bières, m’en glissa et commença à me baragouiner je ne sais quoi. Je le coupai pour lui dire que j’aimais bien sa musique et ses textes, mais que je détestais les pop stars en général. Pour seule réponse, il enleva son chapeau. Mais c’est vrai que j’aimais bien sa putain de musique. Ce que j’appréciais, c’est qu’il faisait du rock comme s’il chantait des comptines. Il faisait avec les moyens du bord : une voix impuissante que ses excès (passés, actuels et futurs) finiront par rendre totalement inaudible.

 

Ce que j’aimais encore dans la musique de Doherty, c’était les arrangements de ses albums – des Libertines à la carrière solo en passant par les Babyshambles. Comme si ces disques avaient toujours été mixés par un souillon. Comme si quelqu’un derrière tout ça – et je crois bien que c’est Doherty ce quelqu’un, sous ses airs de camé incompétent – s’amusait, après l’enregistrement de la colonne d’un morceau, à rajouter des bouts de pistes ici et là. C’est bien là le drame de Doherty : son talent. Il ne sera jamais Syd Vicious, malgré toutes ses frasques, ses séjours en prison et sa consommation d’héroïne. Vicious était un crétin inculte. Doherty est, sinon un poète doué, un érudit complet. Il m’a parlé d’oiseaux croisés au Père-Lachaise (le Père-Lachaise… son côté petite fille insupportable… mais qui est parfait ?).

 

Doherty a écrit dans l’une de ses chansons : « Quelle est la différence entre la gloire et la mort ? ». Peut-être un brin mielleux, mais ce mec a un sens de la formule qui m’a toujours plu. Un truc qui ne le fera jamais ressembler aux autres, à la masse. Pendant que nous discutons au Rendez-vous, je remarque que sa peau suinte moins qu’au temps des Libertines. Je le lui dis. Il se marre en me disant que sa peau a toujours suinté ce qu’il consomme. Petit, il suintait le lait. Hier il suintait la came. Aujourd’hui il suinte juste la mauvaise hygiène de vie. Pas de quoi s’alarmer. Il a quand même un côté benêt qui m’énerve pendant que nous discutons. Je lui glisse que je ne suis pas un journaliste de la BBC et qu’il peut lever la garde ou arrêter son cirque parce que moi je n’attends parfaitement rien d’autre de lui qu’il me paie une autre bière pour continuer à taper la causette. Entre mecs qui ne dépasseront sans doute pas la quarantaine (versez vos larmes !).

 

On a bu comme ça pendant des heures, je ne sais plus combien et on s’en fout : le résultat fut le même. Je me rappelle ensuite m’être réveillé un joint dans le bec, assis sur le plumard de Pete (ouais, ça y est, je l’appelais Pete, c’était devenu mon pote vous comprenez !). Lui, il jouait de la gratte en chantant je ne sais quelle ballade anglaise traditionnelle, à sa sauce évidemment. Je dois avouer que c’était chouette. Doherty est un bon. Y avait d’autres personnes dans la piaule, mais franchement, je ne saurais pas les reconnaître aujourd’hui. C’est triste de croiser et fréquenter, même le temps d’une nuit, une rock star. L’alcool et la drogue sont gratos… Si vous voulez être un bon critique rock, il faut éviter de se retrouver dans ce genre de situation. Je me suis rendormi. Et cette fois, je me suis réveillé chez moi. Comment ? Aucune idée.