Journaliste multispécialisé (musique et assurance habitation), FOK (Twitter : @rocknfok) est né le 5 mars d’une année finissant par un 8 à Bratislava, dans le Doubs (25). Artiste engagé, il a très tôt vendu son âme au Rock sans en retirer d’ailleurs ne serait-ce qu’un seul centime. Fait d’armes notable, il a tenté, dans les années 2000, de populariser le concept des concerts privés dans les douches des gens, plus particulièrement dans le cadre de duos intimistes. Alors que l’enquête de police à ce sujet suit toujours son cours, Zicabloc prend le risque de lui ouvrir ses pages. L’idée : une chronique personnalisée qui nous raconte un groupe, à travers un prisme forcément subjectif et décalé. En même temps, il nous a tellement suppliés…

D’abord une question : qui n’aime pas Radiohead ? Une fois ? Deux fois ? Ça m’intéresse de savoir, parce que c’est quand même rare un groupe qui fait à ce point l’unanimité.

Comme la plupart d’entre vous, j’ai découvert Radiohead avec Creep. L’album Pablo Honey (qui fut comme chacun sait le compagnon de cellule de Florence Cassez) sort en 1993. Pourtant, c’est en 1995 que le morceau prendra de l’ampleur sur les ondes radio. Pourquoi ? Parce qu’il constitue la B.O. de Cyclo, un obscur film franco-vietnamien réalisé par Tran Anh Hung, sorti le 15 septembre 1995 qui va étrangement booster le titre. Au final, personne n’a vu le film, mais tout le monde se souvient de Creep, probablement l’une des chansons les plus reprises par les musiciens de caf’conc’. Le timing est parfait : alors que Creep tourne en boucle sur les radios, Radiohead, très attendu au tournant, balance l’album The Bends. Le truc est assez monstrueux (un peu à l’image de la tête de Thom Yorke et de son œil qui dit merde à l’autre). Il y a plusieurs morceaux high level dans The Bends. Les plus connus : High and Dry et Fake Plastic Trees sont taillés pour devenir des tubes à la Creep : faciles à jouer à la gratte, ils ont permis à beaucoup de jeunes guitaristes de pécho des gonzesses les soirs de feux de camp sur la plage. Ou de se faire harponner par un pêcheur local saoul qui, alerté par le massacre vocal de la plupart de ces connards, croyait bien faire en achevant une mouette à l’agonie. On trouve aussi, en toute fin d’album, le génialissime Street Spirit (Fade Out) et son arpège guitare de malade. Mais pour moi, il y a surtout My Iron Lung. Écoutez bien le morceau. Parce que quelque chose là-dedans annonce un séisme à venir. Un truc qui, dans deux ans, va tchernobyliser le monde du rock.

1997 : la France n’est pas encore championne du monde de foot. Le monde entier vit encore dans l’insouciance des trois années que le sépare du bug de l’an 2000 (on a vérifié depuis : c’était déjà un coup des Mayas). Tout va plutôt pas mal jusqu’au 30 mai, date à laquelle Jeff Buckley décide d’avaler le Mississippi cul sec. Deux semaines plus tard, Dieu (ou n’importe quel autre barbu que vous voudrez) rééquilibre l’univers. Radiohead sort OK Computer. Rien que le titre est génial. Le premier morceau à en sortir sera Karma Police. Grosse claque pour tout le monde. On n’avait jamais sublimé le  » La  » mineur comme ça. Mais le plus beau reste à venir. La track list de l’album, qui recèle de perles invraisemblables comme No Surprises, Exit Music For a Film ou Lucky, contient un chef-d’œuvre absolu. Une toile de maître que Picasso n’aurait jamais imaginé peindre même en rêve sous acide. Une pièce dont je sais de source sure que Mozart est dégoûté de ne pas avoir écrit. Une étoile qui pourrait regarder le soleil droit dans les yeux en lui disant qu’il a l’air un peu pâle. Les moins cons d’entre vous on comprit de quoi je veux parler : Paranoïd Androïd. J’évoquais un peu plus haut My Iron Lung de l’album The Bends. Réécoutez les deux à la suite parce je pense qu’on arrive à sentir là dedans l’éclosion à venir de Paranoïd Androïd.

Placé après le morceau d’ouverture (Airbag) sur OK Computer, Paranoïd Androïd prend direct au démarrage. La partie guitare acoustique est juste hallucinante tout le long du morceau. Le plus drôle, c’est que la chanson aurait pu ne jamais voir le jour. Ou plutôt si, mais à travers de trois morceaux différents. L’improbable machin est en effet composé de trois parties distinctes et assez différentes que Radiohead a mélangé pour aboutir au (remplacer la parenthèse par le superlatif que vous voudrez) Paranoïd Androïd. Pour moi, c’est le morceau du siècle et de tous les siècles avant.

Vient ensuite le moment difficile de parler de Radiohead version post OK Computer. Plus expérimental, moins rock au sens où les guitares brutes (c’était déjà le cas entre The Bends et OK Computer) se taisent au profit de sonorités plus fines et électro…

Après OK Computer, j’étais comme tout le monde : j’attendais grave la suite. Je le dis sans regret : j’ai été déçu. Radiohead restera, pour moi, un groupe pyramidal dont le très très haut sommet s’appelle OK Computer (et comme la Tour Eiffel, il y a une petite antenne avec Paranoïd Androïd au bout). Le truc cumule pour l’éternité à des hauteurs où l’oxygène est une légende. Là où aucun Sergeï Bubka ne placera jamais la barre. Pour la suite, les Kid A, Amnesiac, Hail to the Thief, In Rainbows et King of the Limbs ne m’ont plus procuré la même émotion. Paradoxalement, je comprends parfaitement leur cheminement musical. Les gars sont allés là où leurs envies les ont poussés, l’esprit libre et sans concession. Au même titre que des groupes comme les Beatles, les Stones, Led Zep et les autres monstres du rock, on se souviendra encore d’eux des années après leur disparition. Combien de groupes encore en activité pourront prétendre au même traitement ? Sur ce coup-là, Radiohead pourrait se sentir bien seul. FOK