Jeudi 16 mai. Le téléphone sonne. C’est Zicabloc. Le mec au bout du fil est furax : « eh ! C’est pour quand la prochaine chronique ? On ne te paye pas que dalle à ne rien branler ! ». C’est vrai que je prends mon temps, mais putain j’ai une vie aussi, connard ! Le gars ne lâche rien. Il veut son truc pour demain. Va te faire mettre. Il commence à pleurer. Je cède. Pauvre larve.
Si je vous raconte ça, c’est qu’avant de raccrocher, je n’avais aucune idée du groupe ou de l’artiste à portraitiser. En contemplant mon téléphone, l’idée m’est tombée dessus comme un toit d’usine au Bangladesh.
Téléphone. Voilà bien un groupe marrant pour polémiquer entre amis. Y’en a beaucoup qu’en rigole. Et pourtant… Aubert et sa bande ont quand même sérieusement bougé le rock français dans les années 80. Ils ont rendu le truc populaire. Avec des sonorités rock directement inspirées des Stones ou de Led Zep, ces quatre-là on réussi à embarquer pas mal de monde avec eux. Je crois qu’ils sont arrivés au bon moment ce qui leur a permis de fédérer toute une génération autour d’eux. C’est pas rien et Téléphone restera un groupe générationnel. Un gage de qualité ? Je ne sais pas, mais voilà ce que j’en pense :
– Téléphone musicalement, c’est efficace. Les mecs jouent sans se cacher en ligne directe avec les groupes (voir plus haut) qui les ont marqués. Ça sonne, ça joue et c’est surtout très en bon en live. Y a qu’à comparer la version studio et la version live de La Bombe Humaine ou de Cendrillon. Y a pas photo.
– Dans les textes, l’urgence et la nervosité des mots côtoient des constructions naïves et limites maladroites. Allez faut le dire : y’a des jeux de mots un peu nazes. Mais les gars ont parlé direct à une jeunesse qui ne demandait qu’à les écouter.
– Y’a aussi une dimension urbaine importante dans le groupe. La ville, Paris en l’occurrence, est un personnage à part entière de certains morceaux du groupe. On ressent le bitume, on entend le métro et les grognements du boulevard quand on écoute Téléphone et j’aime bien ça.
Voilà ce que je dirai avec la distance d’un mec à qui il manque dix ans pour faire partie de la génération Téléphone. Ça compte, parce que j’ai l’impression que le groupe tient de moins en moins bien la distance.
En clair, la vraie question est de savoir si on peut dire aujourd’hui qu’on aime Téléphone sans passer pour un con. Perso j’assume. Alors oui, je zappe quand j’entends à la radio Ca c’est vraiment toi, Cendrillon, Hygiaphone, New York avec toi ou Un autre monde. Trop entendues. Trop repris par les groupes de caf’conc. Ras le cul. Par contre, je laisse La Bombe Humaine, Argent trop cher, Crache ton venin ou Dure Limite. À la différence des autres tubes qui me font chier, ces quatre-là ont la rage. On entend grave les mecs suer là-dedans. Rien que pour ces quatre titres, je les aimerais toujours plus que n’importe lequel des poissons rouges que j’ai pu avoir et qui n’a pas crevé au bout d’une semaine.
Maintenant je ne sais pas trop ce que pensent les gamins de 16-17 ans de Téléphone aujourd’hui. Est-ce que des petits gars qui se réunissent dans une cave pour faire leur premier groupe de rock reprendraient du Téléphone ? Je ne sais pas. Faut sans doute plutôt se demander si ça fait encore mouiller les meufs du même âge et on aura la réponse à la question.
Faut quand même dire que ce que font aujourd’hui les Jean-Louis Aubert et Louis Bertignac de leur côté ne donne pas franchement envie de s’intéresser à ce qu’ils ont pu faire avant. Aubert a sombré dans la gentille variété française et continue de creuser sa tombe musicale album après album. « Celui-là, il est vraiment temps qu’il se jette allo », aurait d’ailleurs déclaré Nabilla en ouvrant une boîte de thon.
Pour Bertignac, l’après-Téléphone a été moins variétoche. Il faut le reconnaître. Mais le gars est responsable du premier album de Carla Bruni. Impardonnable. Il a depuis été condamné à écouter chanter la future lie de la chanson française tous les samedis soirs sur TF1. (par FOK)