Comment définir ce que sont de bonnes reprises rock ? Réponse : celles qui vous font oublier – même l’espace d’un instant – les versions originales. Et à ce petit jeu (très drôle), les grandes gagnantes sont :

1/ « Halleluja » par Jeff Buckley.
Évidemment incontournable. Qui ne l’a pas écoutée à s’en pourrir les oreilles ? On a tous passé des moments parfaits en l’écoutant. Buckley a objectivement réussi à surpasser l’originale de Cohen avec une reprise pleine d’âme et de grâce. Si j’avais trois voeux, après avoir demandé beaucoup d’argent, j’utiliserais l’un de ceux qui reste pour demander d’entendre « Halleluja » par Jeff Buckley pour la première fois. Quant au troisième vœu, je me le garde pour te faire une saloperie.

2/ « All along the Watchtower » par Jimi Hendrix
La liste des artistes qui ont repris Dylan est aussi longue qu’une attente de RER un jour de grève. Les plus grands s’y sont collés et parmi eux, Hendrix a réussi la prouesse de sublimer encore plus le truc. L’avantage avec Dylan, c’est que la matière première est de qualité. Mais la guitare et le chant de Jimi apportent une magie supplémentaire incontestable. Du très grand art.

3/ « Personal Jesus » par Johnny Cash
Johnny Cash est un spécialiste de la reprise et la voix de l’homme en noir fait des merveilles sur tout ce qu’il reprend. Il est interdit de passer à côté de celles de « One » de U2 ou de « Bridge Over Trouble Water » de Simon & Garfunkel (en duo avec Fiona Apple, c’est du pur bonheur). Du coup c’est dur de choisir, mais quand même : le « Personal Jesus » de Depeche Mode façon Cash vaut son pesant d’or. Une merveille de simplicité et d’efficacité. Je te parie que Dave Gahan pleure en l’écoutant.

4/ « I want you (she’s so heavy) » par Noir Désir
Noir Désir a pas mal donné dans la reprise. J’aurai pu prendre celle de « Working Class Hero » de Lennon, mais l’exercice n’est pas compliqué : toutes les reprises de « Working Class Hero » par n’importe quel groupe (même Greenday) sont bonnes. Il y a aussi « Ces Gens-là » de Brel. Probablement la meilleure version du morceau que j’ai jamais entendue. Mais la reprise du « I Want You » des Beatles, qu’on retrouve sur le live « Dies Irae » (mon album préféré au monde), vaut un détour qu’on lui accorde trop peu. Dans l’histoire, Noir Dez écorche le truc comme il sait le faire. La voix de Cantat et la guitare de Tessot-Gay salissent le morceau à la perfection. Tiens, rien que d’y penser j’ai presque envie de te cracher dessus.

5/ « Word Up » par Gun
À l’origine, « Word Up » est une crasse R&B funk du groupe américain Caméo sortie en 1986. Quelques années plus tard, les Écossais de Gun ont la très bonne idée d’électriser tout ça et d’en faire une chanson digne de ce nom. Du très grand son et du pur rock. En 2004, « Word Up » est repris par Korn, mais le rendu arrive à peine à hauteur de bite de la version de Gun.

6/ « The Man Who Sold the World » par Nirvana
Une belle reprise de Nirvana sur l’excellent Unplugged du groupe. Le morceau de Bowie gagne beaucoup grâce à l’épuration acoustique que lui donne Nirvana. Cobain est absolument parfait dans l’exercice et j’aurai bien aimé que le titre ne passe pas aussi souvent en radio pour pouvoir le réécouter avec plaisir.

7/ « Knockin on Heaven’s Door » par Avril Lavigne
Non, je déconne. Quelle daube !

8/ « What a wonderful world » par les Ramones
Incontournable. Chef d’œuvre punk réalisé à partir de la douce chanson de Louis Armstrong. C’était osé. Merci Joey !

9/ « Les bières aujourd’hui s’ouvrent manuellement » par Deportivo
Pourquoi pas ? Reprendre Miossec, c’est déjà une bonne idée. Reprendre ce morceau-là de Miossec en est une encore meilleure. Déjà que l’originale est top, c’était pas facile d’apporter un plus. Deportivo a pris le parti de lui coller d’assez près, tout en y balançant un peu plus de brutalité et d’énergie dans l’instrumentalisation, notamment avec de violons supers efficaces. C’est réussi.

10/ « Mrs. Robinson » par Lemonhead
J’adore cette reprise sur laquelle Lemonhead n’a finalement pas fait grand chose : il a simplement durci le morceau en le jouant avec des guitares branchées. Mais ça marche et fallait juste y penser.

À l’évocation de ces 10 perles musicales qui font mon bonheur rien que d’en parler, je ne peux pas passer sous silence l’ignoble parti pris du marché musical français qui ressuscite une tendance qu’on avait déjà connu dans les années 60. Le truc était simple et systématique : on prenait des grands tubes internationaux, on y collait des paroles en français, et on faisait chanter le tout par les stars du moment. Tous les gars de l’époque l’ont fait et il n’y a pas grand-chose de mal à ça. Sauf quand ça donne lieu à des bouses invraisemblables. Parce que je te veux du mal, je t’invite à aller écouter « Déprime » de Sheila, calqué sur le « Sweet Dream »s d’Eurythmics. C’est effrayant. Le procédé, très installé donc, s’est endormi quand la variété française a commencé à mettre en avant de véritables auteurs compositeurs et pas seulement des interprètes. Des Goldman, Cabrel, Balavoine, ou Higelin sont apparus et la reprise est devenue anecdotique parce que ces mecs savaient faire de bonnes chansons et avaient une identité affirmée. Aujourd’hui, la reprise refait violemment son apparition, mais sur un principe différent : on ne reprend plus de standards internationaux, mais des standards du marché français des années 80. Une belle opération de recyclage de catalogue qui montre bien le niveau de créativité de la variété française d’aujourd’hui. L’exemple le plus flagrant est drame collectif qui se cache sous l’album « Génération Goldman ». Putain qu’elle blague ! L’histoire est simple : Papa Goldman a donné la permission au fiston de se faire un peu d’oseille avant l’heure avec l’héritage. Une belle manière d’escroquer le Fisc sur les droits de succession, si tu veux mon avis. L’enculade est à ce point parfaite qu’elle est double : deux albums de reprises de JJG chantées par ce que la vérole musicale française produit actuellement de mieux. Attends ! Je te jure ! Il faut lire la liste des interprètes à haute voix pour le croire. Tiens, fais-le : M. Pokora (Prince des voleurs), Amel Bent (No glucide), Zaz (obligé), Baptiste Giabiconi (Ah ! Les cons !), Emmanuel Moire (si tu veux je te donne (ahahah !) « art Moire » pour que tu fasses rire autour de toi), Leslie (c’est qui déjà ?), Damien Sargue (hein ????), Merwan Rim (jamais entenu parler)… En fait le problème est un peu là : si tu regardes de près le relevé des participants à cet odieux massacre, tu trouves pas mal de mecs et de nanas qui avaient disparu de la circulation depuis longtemps (il devait bien y avoir une raison, bordel !). On notera que certains d’entre eux ont quand même réussi le tour de force de devenir has-been à même pas 30 ans ! La vie est à ce point bien faite que c’est Goldman lui-même qui résume le mieux la chose dans Parler d’ma vie : « has been avant d’avoir été ». Difficile d’en vouloir aux Christophe Willem et compagnie. Je comprends la nécessité de ne pas passer à côté d’une chance de revenir un peu dans la lumière. Vaut d’ailleurs surement mieux ça que de continuer à sucer des bites pour rien. Le problème, c’est que ces opérations commerciales bouffent toute la place et nuisent à la visibilité de ceux qui ont des choses à dire et qui en plus les disent bien. Tout ça parce que trois connards dans les bureaux d’Universal ont décidé que c’était chiant à vendre et qu’il valait mieux faire des ronds en restant dans une logique de supermarché, on passe à côté d’une multitude d’artistes qui méritent aussi les oreilles du public. Du coup, j’informe les deux gars qui me lisent régulièrement que mon pote Stéphane Mondino sera aux Déchargeurs (3 rue des Déchargeurs 75001) tous les mardis jusqu’au 17 décembre. Aller le voir, c’est déjà une forme de résistance. Alors, grouille-toi !