« Antisocial » figure sur le deuxième album studio de Trust, « Répression », sorti en mai 1980. Trois ans plus tôt, deux gamins de Nanterre avaient décidé de fonder leur propre groupe, Bernie (Bernard) Bonvoisin – au chant – et Norbert Krief à la guitare. Les rejoindront d’autres musiciens (batterie, basse…) au gré des premiers concerts et tout au long de la carrière du groupe, mais l’âme de Trust, c’est bien le duo Bonvoisin et Krief. Leur projet : jouer de la musique puissante et aborder dans leurs textes des thèmes sociaux et politiques. La musique sera la plupart du temps l’œuvre de Krief, les textes seront la partie chérie de Bonvoisin. Entre 1977 et 1980, les deux passent leur temps entre Paris et Londres. De la capitale anglaise, ils en reviennent toujours les bras chargés de disques. À Paris, ils rêvent humblement de pouvoir vivre de leurs concerts et écument les salles de banlieues, à commencer évidemment par celles de Nanterre – leur fief.

Trust : entre la France et l’Angleterre

C’est de cette double culture, franco-anglaise, que « Répression » va naître. 1980 : la France est un pays où le rock énervé n’a jamais vraiment existé. Certes, les Johnny Hallyday, Eddy Mitchell et autres groupes aux noms invraisemblables des années 60 ont largement contribué à la diffusion du rock’n’roll, ce qui a eu entre autres pour effet de tracer la voie à leurs enfants. Mais au rock « classique » de leurs ainés, Bernie et ses potes vont préférer un rock rageux et politisé. Parler des gonzesses et des bagnoles, très peu pour eux. Bernie écrit des textes dans lesquels il décrit son quotidien et celui des siens : la France populaire, ouvrière, marginale, en quête de changement (François Mitterrand, premier Président socialiste élu sous la Vème République, le sera 1 an après la sortie de « Répression », en mai 1981). Et le changement selon Trust passe aussi par l’émergence d’un nouveau rock français inspiré par l’effervescence punk que connaît alors Londres, avec les Sex Pistols, les Buzzcocks, les Clash… Au punk, Trust va prendre cette façon directe de parler des choses, sans fioriture poétique et surtout sans omettre de remettre en cause en permanence le système établi et de dénoncer les politiques et leurs « petites affaires ». Trust sera le groupe français des sans-grades et des sans-voix, dans cette France de fin de règne giscardien. En cela Trust est un groupe aux origines indéniablement punk, mais en cela seulement. Car d’un point de vue musical, Répression, et Antisocial en particulier, ce n’est pas du punk, mais du hard rock. Il suffit d’écouter les Clash ou les Pistols, puis Trust, pour pouvoir affirmer que la bande à Bernie ne joue pas du punk. Mais pourquoi du hard rock ? D’abord parce que Norbert Krief n’a aucune envie de se limiter à deux accords (même si ce n’est pas péjoratif). Ensuite parce que Krief comme Bonvoisin se sont nourris à la musique d’AC/DC, Deep Purple et Led Zeppelin plus qu’à celle des Pistols. C’est comme ça. Oui pour la fougue textuelle du punk, mais pour ce qui est de la musique, Trust suivra la voie tracée par les groupes pré nommés. D’ailleurs, entre 1977 et la sortie de Répression (puis plus tard), Trust fréquente plus volontiers AC/DC et autres grands noms de la scène mondiale hard rock, que Joe Strummer et ses amis. Bernie Bonvoisin et Bon Scott, à l’époque chanteur d’AC/DC, deviennent même très amis. Trust assure ainsi plusieurs premières parties d’AC/DC en Angleterre et en Europe (avant même qu’on entende « réellement » parler d’eux en France). Une amitié entre les eux chanteurs (et les deux groupes) qui prendra une tournure tragique (et de fait légendaire et indestructible) le 19 février 1980 à Londres, lorsque Bon Scott sera retrouvé mort étouffé dans son propre vomi, dans la Renault 5 de Bernie, après une nuit de cuite fatale. Trust est alors en plein enregistrement de Répression (aux studios Scorpio de Londres) et Bon Scott travaillait déjà sur son adaptation anglaise (qui sortira à la fin de l’année 1980 sous le même nom en Angleterre). Sortie en mai 1980 en France, « Répression » sera d’ailleurs dédiée à la mémoire de Bon Scott.

Analyse d’Antisocial

Dans « Antisocial », Bernie Bonvoisin dénonce une société (française) qu’il juge parfaitement aliénée par le travail, l’ordre et l’argent. Les détracteurs du groupe jugeront ses propos simplistes et caricaturaux, mais le fait est que le public est largement au rendez-vous : en une année, Répression, emmené par « Antisocial », se vend à près de 1 million d’exemplaires. Trust relègue Johnny Hallyday et autres Michel Sardou aux places d’honneur. En 1980, la France est Trust. En cela Bernie Bonsoivin et sa bande seront les étincelles du « Printemps » français de mai 1981 et des années suivantes. Pour la première fois depuis 1945, un groupe de rock français aborde sans détour et avec rage les thèmes du racisme, de la violence policière, de la corruption politique, du caractère répressif de l’État… Ce seront les années SOS Racisme, Action Directe, celles des plus grandes manifestations étudiantes depuis 1968… Sous des formes différentes, les Français expriment une volonté de changement profond (l’élection de François Mitterrand en sera l’expression la plus spectaculaire). Et ce n’est sans doute pas un hasard si Trust ouvrira le bal avec « Antisocial ». Comme ce n’est pas un hasard si, 30 ans après sa sortie, « Antisocial », chanson politique et française de hard rock (ça fait pourtant beaucoup pour les programmateurs), passe toujours en radio, suscitant toujours un certain sursaut dans l’esprit des auditeurs et sans doute une petite pointe de nostalgie d’un Grand Soir qui n’est pas (encore) venu.

Biographie Trust

Le groupe s’est formé en 1977 autour du chanteur Bernard Bonvoisin (alias Bernie) et du guitariste Norbert Krief (alias Nono). Ils en sont les membres fondateurs et irremplaçables, alors que le groupe a plusieurs fois changé de composition. Les Trois autres principaux musiciens sont David Jacob à la basse (depuis 1996) et Yves Brusco (alias Vivi) à la basse et à la guitare et Moho Shemlack à la guitare. Fred Guillemet jouera également de la basse avec le groupe, surtout lors des tournées. En revanche, près d’une dizaine de batteurs différents ont joué avec Trust, notamment Jean-Emile Hanela (alias « Jeannot »), puis Nicko McBrain, qui a rejoint Iron Maiden en août 1983, ainsi que Clive Burr, qui arriva de Maiden la même année.